À distance de Paris : les français en périphérie

France Martineau, Yves Charles Morin et André Thibault

1. Objectifs du programme de recherche

Ce programme de recherche vise à comprendre la relation entre les variétés de français en France et  dans les colonies, du XVIIe siècle au XIXe siècle, dans une perspective diachronique et diatopique.  Nous nous proposons d’examiner une relation triangulaire, entre les français régionaux du domaine d’oïl et ceux de deux colonies françaises, la vallée du Saint-Laurent et la Louisiane, créées sensiblement à la même époque mais dont l’histoire sociolinguistique diffère. Durant la période couverte par notre recherche, la France connaît à la fois une forte expansion coloniale et une volonté de standardiser le français selon les usages de grands centres urbains comme Paris. Notre recherche se développe selon deux grands axes, étroitement liés : le premier porte sur la variation diatopique en France même, au moment de la colonisation; le second porte sur la variation diatopique à la faveur de l’expansion coloniale.  Trois grandes questions sont soulevées par la problématique des français qui se sont développés à l’époque coloniale, pour lesquelles nous vérifierons trois hypothèses :

  1. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, au moment de la colonisation, dans quelle mesure les usages des français régionaux convergeaient-ils vers ceux de Paris?  Nous faisons l’hypothèse qu’un nivellement des usages des élites était déjà bien amorcé mais qu’il existait, du point de vue linguistique, une relative indépendance envers la capitale.
  2. Durant la période coloniale, dans quelle mesure les français coloniaux se distinguent-ils des français régionaux, ces variétés gravitant autour de Paris, à l’intérieur d’un même espace colonial? Nous faisons l’hypothèse que les français coloniaux reçoivent avec un certain décalage les innovations venues de métropole sans que les différences soient marquées.
  3. Au XIXe siècle, comment les changements politiques et sociaux remodèlent-ils la relation entre la France et ses colonies? Nous faisons l’hypothèse que ces changements ont modifié le paysage linguistique de la France sans marquer de façon aussi profonde les français coloniaux, en particulier ceux qui n’étaient plus sous la domination politique de la France. Cette hypothèse permettrait d’expliquer en partie que les français issus des anciennes colonies partagent de nombreux traits, bien qu’ils soient parfois éloignés de milliers de km.

Nous examinerons trois sous-ensembles morphosyntaxiques (négation ; système pronominal ; particules aspectuo-verbales) qui connaissent une évolution importante durant la période qui s’étend entre la colonisation et le début du XXe siècle, de façon à vérifier les convergences et les divergences entre les variétés de français. La perspective de notre programme dégage un nouveau chantier de recherche : a-) d’abord en s’appuyant sur des documents peu exploités susceptibles de révéler des traits du vernaculaire (par exemple, des lettres familiales), puis en articulant notre recherche sur la morphosyntaxe à deux autres domaines (phonologie, lexique) et enfin, en examinant dans un ensemble cohérent la relation entre les français régionaux et ceux des colonies, hors de la zone immédiate d’influence de Paris, et de façon ponctuelle entre les français issus des colonies et les créoles.

Notre stratégie de diffusion comporte un volet ‘public universitaire’ et un volet ‘grand public’. Nous comptons présenter les résultats de ces recherches dans des conférences,  organiser le colloque international Les Français d’ici en juin 2012. Nous prévoyons aussi publier dans des revues spécialisées et produire une monographie sur les français régionaux/français coloniaux. Nos recherches seront également accessibles le site Polyphonies du français à l’Université d’Ottawa. Enfin, nous prévoyons une exposition web sur le français de La Louisiane en partenariat avec deux organismes (HNOC et École des Chartes).

Notre programme, qui s’inscrit dans  les recherches sur le changement linguistique, fera progresser nos connaissances sur le développement des langues, en contexte de migration et de contact, et sur la correspondance des frontières linguistiques, culturelles et politiques.  Il permet aussi de mieux comprendre les rapports entre normes et usages en fonction des liens qui unissent les centres et leur périphérie.